Où le rêve s’est-il donc envolé ? Le journaliste et écrivain Olivier Guez a sillonné le pays de l’oncle Sam dans un ambitieux voyage au coeur du déclin. Rencontre
On l’espère en santiags, chemise à carreaux, tout juste descendu de la Ford Mustang qui l’a baladé pendant ces quatre mois de l’été 2011, de l’Arizona à l’Illinois. On sort tout juste de son livre, on le voit encore s’initier au tir, au Marksman Pistol Institute de Tucson, maudire la chaleur torride et fredonner Happiness is a Warm Gun, la célèbre chanson des Beatles…
Il n’en est rien. Le cow-boy a renfilé son costume d’écrivain et nous explique ce qui l’a conduit à traquer le malaise profond, à la fois identitaire et moral, des États-Unis. “Je suis tombé un peu par hasard sur un article passionnant du New Yorker qui s’attardait sur les racines idéologiques et la fulgurante ascension des Tea Parties. Dès lors, je n’avais plus qu’une question en tête : qui étaient réellement ces gens ? Des néoconservateurs chrétiens évangéliques complètement fous, comme on les dépeint depuis deux ans ?” Il veut en avoir le coeur net, pénétrer les arcanes de la nouvelle droite américaine.
“Un système bloqué, inégal, qui fonctionne par ghettos”
Bien sûr, le mouvement est polymorphe. Mais aussi complexe soit-il, Guez n’y voit qu’un signe : celui du déclin. Un peuple qui va chercher dans le passé des solutions pour l’avenir, n’est-ce pas le symptôme même d’un certain désarroi ? Certes, mais de là à parler de “déclin”, ce terme tant à la mode qui booste les ventes en librairie… Car Olivier Guez n’est pas le premier à décrire un peuple américain au bout du rouleau. Bien d’autres avant lui, de Michael Ruppert à Christopher Lasch, s’en sont chargés. On pense aussi à la chronique de Nicholas Kristof dans le New York Times, qui contre-attaque ce pessimisme ambiant. Ou aux théories de l’économiste Fahreed Zakaria, qui continue de vanter la mobilité et le dynamisme américains face à une Europe sclérosée.
Alors, quoi de nouveau ? “Des visages, répond Guez. Des vies. Des Américains que j’ai rencontrés au hasard de ma route, qui m’ont montré un système bloqué, inégal, qui fonctionne par ghettos. Un pays morcelé qui n’est pas près de relever la tête.” Et de nous raconter sa rencontre avec le shérif Larry Dever, à quelques encablures de la frontière mexicaine. L’imposant Stetson, les traits fermés, le colt impressionnant fixé à la ceinture. La chaleur… et la peur. “L’Arizona sent la poudre”, écrit Guez.
“La contrebande sévit, sans foi ni loi”
C’est bien ce que lui raconte ce grand ami de Sarah Palin, en lui montrant la carte du comté et les parcelles blanches le long de la frontière, où s’opèrent les trafics de drogue, d’hommes, et, bien souvent, les meurtres. Il décrit aussi l’immigration clandestine et le manque de vigilance des hommes de la Border Patrol, ces gardes-frontières qu’il qualifie de passoire. Pour Dever, c’est la faute au gouvernement fédéral, qui se fiche de sécuriser la frontière.
À Washington, ne préfère-t-on pas se gargariser avec les nobles idées de “libre-échange”, de “société ouverte” ? s’interroge le shérif. Pourtant, à l’en croire, la contrebande sévit, sans foi ni loi, sans épargner les ranchers qui habitent la zone et qui, par malheur, se trouvent quelquefois sur leur passage. Guez raconte qu’un ami de Dever s’est fait abattre froidement par un gang. “C’est à cause de l’immigration clandestine qui nourrit la criminalité, que les tensions ne cessent de croître. Les frontaliers vivent la peur au ventre. Même sur leur terre. Ils en ont ras le bol, et sont d’autant plus en colère qu’ils ont la nostalgie de l’harmonie d’antan.”
“Relique d’une Amérique en voie de disparition”
Opportunité, mobilité, harmonie sociale : les trois fameux piliers du rêve américain qui, selon Guez, se désagrège. Le symbole de cette désillusion? Le grand retour des Mormons. On en parle déjà depuis quelques années mais à Salt Lake City, la capitale de l’Utah, il se rend compte de leur stratégie. Après avoir vécu des décennies en marge de la société, traités comme des freaks, des fantaisistes, ils préparent une nouvelle ascension. Il y a le triomphe à Broadway de la comédie musicale The Book of Mormons - l’histoire de deux mercenaires dépêchés en Ouganda -, mais surtout leur héros, Mitt Romney, le richissime prétendant à l’investiture républicaine qui vient de remporter la Floride dans un fauteuil. Autant de signes annonciateurs de leur reconquête.
“Dans un pays plus fragmenté que jamais, les Mormons rassurent, explique Olivier Guez. Ils sont comme les reliques d’une Amérique en voie de disparition, inattendus gardiens d’un pays plus stable, plus simple, plus homogène, plus sûr de ses valeurs”. Guez a choisi de parler des Mormons, mais il aurait tout aussi bien raconté la recrudescence du maccarthysme et de la théorie du complot, qui voit en Obama un pantin derrière lequel se cachent les forces du Mal. “L’Amérique, en plus d’être déjà malade, ressort de vieux rhûmes.” L’origine de cette maladie ? L’argent, encore et toujours.
Et l’American Dream ?
C’est du moins la théorie de l’écrivain Jim Harrison, que Guez est allé rencontrer chez lui, dans le Montana. Cet hédoniste, amoureux des grands espaces et de bon vin, fervent lecteur du transcendantaliste Ralph Waldo Emerson et de son disciple Henry David Thoreau, n’explique le déclin que par l’empire du fric. L’Amérique court après l’argent, seul étalon de réussite, et la cupidité est devenue la première valeur du pays. Pas très original, certes, mais pour Harrison, c’est la seule raison qui vaille. L’entretien touche à sa fin et Olivier Guez ne s’arrête plus. La classe politique gangrenée par l’argent, le déséquilibre du système au profit des plus riches, le blocage de l’ascenseur social et les balbutiements d’une démocratie qui tourne au pugilat…
Et l’American Dream dans tout ça ? L’euphorie qui s’empare des Français quand le film The Artistrayonne à Hollywood, l’émerveillement du monde entier devant les nouveautés du géant Apple ? Une source d’espoir selon Guez, mais des arguments qui ne font pas le poids face à la perspective d’une guerre avec l’Iran, d’une nouvelle crise financière ou d’une explosion de la zone euro, qui entraînerait avec elle l’autre côté de l’Atlantique. Ces évènements qui pourraient bien métamorphoser la mélancolie ambiante en rage. Sujet d’un prochain livre, peut-être…
American Spleen. Un voyage au coeur du déclin américain, Olivier Guez, Flammarion, 2012, 22 euros, 274 pages.

